Obligation morale pour la France

Ce matin du 10 mai, je n’ai pu me rendre au jardin du Luxembourg où le Premier Ministre Philippe a assisté à la commémoration de l’abolition de l’esclavage, j’étais invité par les amis du Général Dumas (association présidée par Claude Ribbe) au château de Villers-Cotterêts construit par François 1er en 1530 au moment où démarrait la première épopée française de la traite des noirs vers le Brésil avant qu’ils en soient chassés par les Portugais et se replient vers les Antilles. Ce détour par Villers-Cotterêts (Aisnes) est intéressant car c’est une ville de symboles. C’est la ville de naissance de Alexandre Dumas (1802-1870). Il est le fils de Marie-Louis Labouret et Thomas Alexandre Davy de La Pailleterie, dit le Général Dumas qui est métis, issu d’une liaison entre un aristocrate français et une esclave noire, Marie- Cessette Dumas, à Saint Domingue.

Alexandre Dumas est quarteron. Il a eu un enfant naturel Henry Bauër et un enfant légitime Alexandre Dumas fils (1824-1895) auteur de La Dame aux camélias. Pourquoi ce retour sur ces illustres écrivains au moment où on commémore l’abolition de l’esclavage ce 10 mai voulu par la loi de 2001, dite loi Taubiraqui reconnait la traite et l’esclavage comme des crimes contre l’humanité ? Ce détour par l’histoire montre que l’on commémore une histoire française où les sangs des blancs et des noirs étaient mêlés, même si par racisme et séparation, le Général Dumas fut éconduit et déconsidéré par Napoléon qui en 1802 rétablit l’esclavage aux Antilles. Le racisme était en marche et reste ancré de façon subtile dans l’inconscient collectif français jusqu’à nos jours. Heureusement, le Président Macron va réhabiliter le château de François 1er à Villers-Cotterêt en créant en 2022 une « Cité de la francophonie ».

Cette décision prise en mars 2018 permet à Macron de montrer la nécessité de ne pas oublier les mémoires.

Première abolition en 1794, rétablissement par Napoléon en 1802 et nouvelle abolition en 1848

L’histoire de l’esclavage est traversée par des injustices et des fortes inégalités que la mémoire ne doit pas oublier. Après la fin de l’esclavage en 1848, les maîtres ont été fortement indemnisés alors que les esclaves noirs, eux, ont reçu en compensation et en récompense a minima la citoyenneté. Le dire ne signifie pas que l’on demande à la France la repentance, mais qu’elle évite comme chaque fois pour son histoire tragique (déjà avec les juifs, les harkis, etc.) de toujours mettre la tête dans le sable comme l’autruche. Il suffit de reconnaître ce qu’il s’est passé, sans se flageller et sans essayer de se justifier mais d’expliquer le contexte de l’époqueles agissements de l’Etat, sachant que des monarques comme Louis XIV, avec son code noir, avait fait du noir une marchandise comme une autre, équivalente à du mobilier que l’on pouvait vendre, voire échanger.

Les femmes noires étaient des joyeusetés de repos pour les maîtres propriétaires des plantations. Les esclaves qui y travaillaient, étaient dépossédés de leur nom africain pour prendre celui de leur maître blanc français. La France n’a pas été seule à participer à ce commerce lucratif. Un excellent documentaire récent sur Arte a montré que l’objectif économique de la culture du sucre, du café, du cacao ou du coton était le leitmotiv de l’amplification de la traite du bois d’ébène par les Arabes dès les 6/7ième siècles (commerce transsaharien), par les Portugais au XVième siècle dans le Golfe de Guinée, par les Français entre les côtes africaines et le nouveau monde aux XVIième / XVIIième siècles et par les Hollandais aux XVIIième / XVIIIième siècles.

Pas de repentance mais pas d’oubli et une vigilance permanente

La France a attendu longtemps avant de faire de la traite un crime contre l’humanité. J’ai moi-même participé en tant que co-fondateur et premier secrétaire général du Cran (Conseil représentatif des associations noires), à la consolidation d’une conscience des Noirs en tant que français dans la République pour les rôles joués par leurs ascendants. Ces rôles ont été multiples : participation aux guerres (14/18, 39/45), à la vie intellectuelle et littéraire (Dumas père et fils, le musicien émérite Le Chevalier de Saint Georges, Aimé Césaire, Senghor, etc.), à la vie sportive (Teddy Riner, Marie-Josée Pérec, Yannick Noah, foot 98, etc.). Le rappel de ces faits immédiats permet de montrer que les Noirs de la République sont français, de culture française et qu’ils sont dans la construction de la société depuis la nuit des temps, même si une partie de cette construction a été tragique. Pas de repentance, les réparations sont à discuter mais la Cité de la francophonie est le point de départ d’une réflexion. En attendant, chaque 10 mai, la mémoire noire républicaine doit être valorisée.

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