Italie : le gouvernement antisystème va-t-il faire basculer le pays et la zone euro dans la crise ?

Alors qu’en Italie, le Mouvement 5 Étoiles et La Ligue s’apprêtent à former le premier gouvernement antisystème d’Europe de l’Ouest, La Banque Postale Asset Management jauge le risque de crise pour le pays… et l’ensemble de la zone euro.

La situation politique est explosive en Italie. Après de nombreux atermoiements, le Mouvement Cinq Étoiles (M5S, antisystème) et la Ligue (extrême-droite) vont bientôt former le premier gouvernement antisystème du pays, après le retrait du principal obstacle, Silvio Berlusconi. Les chefs de file des deux formations ont évoqué dans un communiqué « un climat positif pour définir le programme et les priorités du gouvernement ». Matteo Salvini (Ligue) et Luigi Di Maio (M5S) ont indiqué vouloir s’attaquer aux problèmes du pays, et plancher en particulier sur la réforme des retraites et l’emploi.

Même si l’économie italienne se porte mieux, sa croissance souffre encore de la comparaison avec certains autres membres de la zone euro. De nombreux maux persistent, tels l’importance du chômage – qui ressort à plus de 11% et même à 33% chez les jeunes -, la mauvaise compétitivité-coûts du pays et la faible croissance de sa productivité depuis le début du siècle. Dans ce nouveau contexte politique incertain, Stéphane Déo et Hervé Goulletquer, stratégistes chez La Banque Postale Asset Management, reviennent sur les perspectives de l’Italie et de la zone euro.

>> A lire aussi – L’Italie va-t-elle sombrer, en emportant la France et la zone euro ?

Capital.fr : Luigi Di Maio et Matteo Salvini ont annoncé dimanche avoir trouvé un accord sur un programme de gouvernement et un nom pour le poste de Premier ministre. Faut-il redouter un scénario d’inertie, de paralysie, si des divergences devaient cependant apparaître entre les deux partis ?

Hervé Goulletquer : La Ligue et le M5S sont tous deux des porte-voix de la contestation et du mal-être de la population italienne. Leurs vues sont toutefois relativement divergentes. Le M5S est surtout focalisé sur sa priorité d’augmenter les dépenses, tandis que la Ligue milite surtout en faveur d’un allègement des impôts. Si les deux partis ont tout de même annoncé avoir trouvé un accord sur les grandes lignes d’un programme, ils n’ont toutefois pas encore obtenu, pour l’heure, le feu vert du président de la République italienne, Sergio Mattarelli. Afin de parvenir à un consensus, la flat tax (taux d’imposition unique, NDLR) de 15% évoquée par La Ligue pourrait notamment se transformer en autre chose. On pourrait aussi imaginer que le revenu universel appelé de ses voeux par le M5S ne concerne qu’un public restreint… Si les deux partis pourraient édulcorer leur programme, ils pourraient aussi le diluer sur une période de mise en oeuvre plus longue que prévu.

>> Notre service – Palmarès Sicav, trackers et FCP

Sur la base de ce que les deux partis ont évoqué jusqu’ici – allègement prévu de la pression fiscale, outils de lutte contre la pauvreté et de soutien aux familles… -, faut-il redouter des mesures coûteuses de la part du nouveau gouvernement, qui seraient de nature à dégrader les comptes publics, alimentant ainsi une hausse des taux d’intérêt ?

Hervé Goulletquer : Si le nouveau gouvernement appliquait de façon sèche son programme, des turbulences seraient à prévoir, mais un tel scénario est peu probable, car tant le président – une digue contre des mesures qui ne respecteraient pas les engagements pris par l’Italie – que les autorités européennes devraient s’y opposer. Le degré d’incertitude reste néanmoins élevé, à ce stade…

Stéphane Déo : Les taux d’intérêt italiens n’ont grimpé, ces dernières semaines, que de 0,15 point de pourcentage. C’est dérisoire. Il y a une complaisance marquée – et surprenante – des investisseurs (les détenteurs d’obligations d’Etat italiennes n’exigent pas un surcroît de rémunération significatif face à la montée du risque perçu, NDLR). Ils demeurent zen car ils estiment dans l’ensemble que l’action du nouveau gouvernement devrait être contrainte et limitée, avec un scénario central de statu quo à la clé. Pour autant, un scénario plus noir – et non encore pris en compte par les investisseurs – serait que le gouvernement creuse nettement le déficit public et mette des bâtons dans les roues de l’intégration européenne…

Faut-il craindre une remise en cause des réformes positives menées ces dernières années ? La Ligue et le M5S se seraient entre autres accordés sur la nécessité de revenir sur une réforme retardant progressivement l’âge de départ à la retraite, une option qui pourrait coûter cher au pays…

Hervé Goulletquer : C’était en effet un thème de campagne et les deux partis semblent d’accord sur la nécessité de revenir sur la réforme des retraites. Reste que les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent et que les ambitions des programmes de campagne devront inévitablement être révisées à la baisse ou diluées dans le temps…

De mauvais choix pourraient se traduire par une chute du taux de croissance potentiel de l’économie italienne. Or, d’après vos calculs, un point en moins sur le rythme d’expansion du PIB ferait grimper la dette publique, actuellement de 2.300 milliards d’euros, de 132% à près de 150% du PIB à horizon 2050. Un scénario qui pourrait se traduire par une importante prime de risque sur les obligations d’Etat et donc une flambée nocive des taux d’intérêt…

Stéphane Déo : Il faut souligner que jusqu’ici, depuis la création de la zone euro, la gestion budgétaire de Rome n’a pas été si mauvaise, compte tenu du stock déjà élevé de dette publique italienne avant l’adoption de la monnaie unique. Il faudrait vraiment que les taux d’intérêt bondissent à 4-5% pour que la situation s’envenime vraiment. En revanche en cas de ralentissement de la croissance économique, la dette pourrait vraiment décoller, avec une flambée des taux d’intérêt à la clé… Un tel scénario catastrophe pourrait notamment se produire si la nouvelle équipe se révélait être un vrai gouvernement anti-libéral, qui détricote toutes les bonnes mesures mises en oeuvre ces dernières années, plombant ainsi le taux de croissance potentiel du pays.

Hervé Goulletquer : Pour l’heure, l’éventail des scénarios possibles – tant positifs que négatifs – reste large. Le véritable enjeu pour l’Italie, est, comme l’indique Stéphane, de renforcer son rythme de croissance économique. Rome pourrait y parvenir en menant une politique plus libérale – ce que verrait toutefois d’un mauvais oeil la population – ou au prix d’un creusement des déficits publics – ce qui contrarierait Bruxelles. Le gouvernement va vraisemblablement négocier avec les autorités européennes et revoir à la baisse – ou étaler dans la durée – ses ambitions.

>> Notre service – Un test pour connaître son profil d’épargnant et bénéficier d’un conseil d’investissement en ligne, gratuit, personnalisé et suivi

Depuis quelques semaines, l’écart de taux d’intérêt entre les emprunts d’Etat italien et allemand à 10 ans a eu tendance à augmenter, traduisant une certaine nervosité… Le phénomène pourrait-il s’accentuer à moyen et long termes, favorisant une nouvelle crise de l’Europe périphérique… et de la zone euro, dont l’Italie représente 20% du PIB ?

Stéphane Déo : Pour l’heure, le risque politique actuellement “pricé” par les investisseurs est circonscrit à l’Italie (il n’y a pas encore eu de “contagion” aux taux d’intérêt des autres pays d’Europe périphérique : Portugal, Espagne, Grèce et Irlande, NDLR). Au moment, difficile à déterminer, où les investisseurs pourraient commencer à s’inquiéter pour d’autres pays membres de la zone euro, on assisterait à des turbulences sur leurs taux d’intérêt et les marchés européens passeraient en mode “risk off” (les actions de la zone euro feraient l’objet de dégagements, NDLR). L’Italie a un poids majeur au sein de la zone euro, puisqu’elle représente près de 20% de son PIB et 23% de sa dette publique, d’après des données Eurostat. Si la situation de l’Italie devenait explosive, elle pourrait se tourner vers le Fonds monétaire international, qui pourrait décider de l’aider. Le problème, c’est qu’en raison de l’importance de la dette publique italienne, qui dépasse le seuil de 100% du PIB, le Trésor américain aurait alors l’option de quitter le FMI. Une telle évolution compliquerait la donne…

Ecart de taux d’intérêt de l’Italie, du Portugal et de l’Espagne par rapport à ceux de l’Allemagne (cliquez sur l’image pour agrandir)

LBPAM (sources Bloomberg et LBPAM)

Propos recueillis par Nicolas Gallant

>> En vidéo – Qui est Matteo Salvini ?

>> Nouveau ! Ne ratez aucun article important de Capital.fr en vous abonnant à nos alertes. Cliquez sur la cloche rouge en bas à droite de cet écran (uniquement sur ordinateur et smartphones Android).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *