Le pic de croissance dans la zone euro est derrière nous

Même si les prévisions faites par les organisations internationales, par les gouvernements, par la Banque centrale européenne, montrent toutes la poursuite d’une croissance forte dans la zone euro pendant plusieurs années, il faut se rendre à l’évidence : le pic de croissance qu’elle a atteint à la fin de 2017 est désormais derrière nous. La zone euro a en effet dépassé son point de retournement cyclique et la croissance va y diminuer progressivement.

Cette évolution, qui est confirmée par les indicateurs habituels (enquêtes sur les perspectives de croissance, sur le sentiment économique dans la zone euro), est, nous allons le montrer, logique et normale. Elle va avoir des effets importants sur les politiques économiques menées dans la zone euro.

Ralentissement cyclique

La première cause du ralentissement cyclique qui débute est l’apparition de difficultés d’embauche très importantes pour les entreprises, malgré un taux de chômage qui reste élevé (8,6 %). Ces difficultés révèlent l’inadéquation entre les compétences des chômeurs et celles qui sont recherchées par les entreprises, ce qui est malheureusement normal après une longue période de chômage élevé. Elles montrent que le taux de chômage de la zone euro est proche du taux de chômage structurel (celui que la reprise conjoncturelle de la croissance ne peut pas corriger et qui dépend de causes structurelles : compétences, fiscalité, règles du marché du travail), et que le taux de chômage structurel de la zone euro a beaucoup augmenté en dix ans (de 7 % en 2007 à 8,5 % aujourd’hui).

Mais d’autres explications de ce ralentissement cyclique existent. D’abord le fait que, après plusieurs années de politique monétaire très expansionniste, ses effets positifs commencent à s’affaiblir ; ensuite la nette remontée de l’aversion pour le risque, due aux politiques économiques menées aux Etats-Unis (relance budgétaire au plein-emploi, protectionnisme) et à l’aggravation des tensions géopolitiques (entre les Etats-Unis, la Chine, la Russie, l’Iran, entre l’Europe et la Russie) qui réduit l’optimisme des entreprises ; enfin, les conséquences du fait que, non seulement la zone euro mais l’économie mondiale, globalement, reviennent au plein-emploi : le taux de chômage du monde est au plus bas historique, ce qui va aussi ralentir l’économie et le commerce avec l’impossibilité de maintenir une croissance forte basée sur la poursuite de la baisse du chômage.

Il faut donc accepter l’idée que la zone euro va revenir progressivement vers une croissance de long terme plus faible (c’est-à-dire un recul de la croissance de la zone euro de 2,5 % par an à la fin de 2017 vers 1,5 % ou 1,7 %). Il faut comprendre que ce scénario est un scénario favorable : l’atterrissage en douceur sur une croissance modeste lorsque le taux de chômage revient au niveau du taux de chômage structurel est le mieux qui puisse être attendu. Dans le passé, le retour du chômage à un niveau bas était toujours suivi d’une récession (en 1989, en 2000, en 2007…).

Arrêter de stimuler la demande

Quelles sont les conséquences de ce retournement cyclique ? La première concerne la politique budgétaire, et plus généralement les politiques de soutien de la demande. Si la croissance est bridée par les difficultés d’embauche des entreprises, il ne sert plus à rien de stimuler la demande (par des déficits publics, par des transferts aux ménages), cette stimulation n’aboutissant qu’à une progression plus rapide des importations. L’urgence en termes de politique économique devient la réduction du chômage structurel, par des politiques de formation, de requalification, par la baisse des impôts qui accroissent le coût du travail.

Par ailleurs, le ralentissement de la croissance va rendre plus difficile la réduction promise des déficits publics dans les pays où ils sont encore excessifs, comme la France.

La seconde conséquence concerne la politique monétaire. La BCE a repoussé dans le temps la normalisation de la politique monétaire de la zone euro : le « quantitative easing » [création monétaire en contrepartie de l’achat d’obligations] ne sera arrêté qu’à la fin de 2018 ; la sortie de la politique de taux d’intérêt nuls ou négatifs ne devrait commencer qu’à la mi-2019. Mais peut-il y avoir normalisation de la politique monétaire si la croissance ralentit ?

Toutes les bonnes choses ont une fin ; le taux de chômage baisse dans la zone euro depuis le deuxième semestre 2013, la croissance a nettement accéléré depuis le début de 2017. Mais, après quatre années et demie d’expansion, il va falloir accepter le retournement cyclique et le freinage progressif de la croissance, et ne pas vivre dans l’illusion d’une croissance durablement beaucoup plus forte que la croissance de long terme.


Patrick Artus

est chef économiste et membre du comité exécutif de Natixis.

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