Entre contresens et demi vérités, cette autre source des blocages français : mais pourquoi la France est-elle incapable de faire le bon diagnostic sur son état ?

Atlantico : Ce printemps 2018 est marqué par le réformisme d’Emmanuel Macron, qui a ouvert plusieurs « chantiers », comme celui de la SNCF, mais également par les mouvements sociaux qui ont pu se structurer en opposition à cette volonté du chef de l’Etat. Derrière cette opposition, entre l’approche de la majorité présidentielle et celle de son opposition, ne peut-on pas constater un déficit de diagnostic sur l’Etat réel du pays ? D’un point de vue macroéconomique notamment, quels sont les points « oubliés » aussi bien par la majorité que par l’opposition ? 

Alexandre Delaigue : Il y a trois axes de compréhension de la politique gouvernementale.

Le premier est la volonté de rapprocher le modèle français de modèles « nordiques », de ne pas voir la France suivre la voie méditerranéenne de pays comme l’Italie. Dans ce but on fait le type de réformes qu’on a trouvé dans les pays scandinaves mais surtout, on cherche à se rapprocher de la Grande-Bretagne. Le second axe est la politique européenne, l’idée qu’en étant « bon élève » de l’Europe, en suivant les contraintes pour cesser d’être un pays dépensier, on y aura une influence et la France y sera prise au sérieux. Le troisième axe est celui de l’opportunisme politique : on prend les conflits et les mesures qui « marchent » dans l’opinion, qui permettent de cliver, d’étouffer la droite, pour que le gouvernement soit la seule alternative à la France Insoumise et à l’extrême-droite. Le fait est que cela marche pour le moment. Et les conflits sociaux renforcent ce clivage.

Dans ce jeu à trois axes, la politique macroéconomique est réduite à sa simple expression, réduire les déficits publics et partir du principe que la reprise est là. Sur le moment ce n’est pas totalement absurde : après tout la conjoncture économique s’améliore et dans une stricte logique keynésienne, c’est le moment de faire de la consolidation budgétaire. Le problème c’est que la reprise est faible, semble déjà ralentir en Europe, et qu’elle a été très loin de suffire à résorber le chômage massif et le retard de croissance accumulé pendant les 10 dernières années. 

Certains économistes anglo-saxons, n’ont de cesse de pointer du doigt certains déséquilibres internes à la zone euro, aussi bien concernant les excédents commerciaux, ou les questions de politique monétaire, des sujets finalement peu abordés par le débat politique français. Le diagnostic de l’Etat du pays en souffre-t-il ? 

Il est frappant de voir à quel point la question européenne est absente du débat français alors qu’elle est centrale pour toutes nos politiques économiques. Là encore l’Europe ne sert que de bouc émissaire (on doit réduire les déficits, c’est l’Europe, on doit libéraliser le rail, c’est l’Europe) mais du coup l’essentiel sort du débat politique. C’est un peu inévitable. On ne réforme l’Europe que face à des crises, le reste du temps on attend. C’est la logique de la construction européenne depuis des décennies! mais cette logique pourrait rencontrer de gros problèmes. Si la croissance ralentit, le pari du gouvernement va vite sembler intenable. Le plus gros risque vient d’Italie, le pays qui pourrait entrer en conflit ouvert avec l’Europe. Si en plus on se retrouve avec une Banque centrale européenne plus « allemande » après le départ de Mario Draghi la situation pourrait devenir très dangereuse. Il n’y a pas d’anticipation de cela, et surtout on n’en parle pas. C’est triste mais un peu inévitable.



Ajouter au classeurSuivre ce contributeurLecture zen



 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *