Derrière le blanchiment en Lettonie, la Russie en embuscade – EURACTIV.fr

Suspendu par le Parlement, le gouverneur de la banque centrale lettone continue de faire l’objet d’accusations rocambolesques. L’exécutif européen promet un groupe de travail pour lutter contre le blanchiment d’ici l’été.

Retrouvé vide dans un bois, non loin de Riga, la capitale lettone, un coffre- fort de 200  kilos intrigue la police lettone. Selon l’agence de presse locale LETA, il a été retrouvé vide. Après avoir été dérobé, à son domicile, au gouverneur de la Banque centrale de Lettonie, Ilmars Rimsevics, courant mars. Juste après que son propriétaire eut passé 48 heures en garde à vue après avoir été accusé de corruption…

Pots-de-vin et coffre-fort

De quoi jeter l’opprobre sur son propriétaire. Mais dans ce petit pays proche de la Russie, certains y voient un épisode supplémentaire d’une cabale bien orchestrée contre la crédibilité de la Banque Centrale Européenne, donc de l’Europe, à quelques mois d’élections législatives qui se tiennent en octobre prochain. Les avoirs de non-résidents en Lettonie représentaient encore cet hiver près de 40% du total des actifs détenus par les banques lettones soit environ 10,5 milliards d’euros. Leur origine principale : la Russie.

Membre du très select directoire de la Banque centrale européenne, M. Rimsevics assure que le coffre-fort ne contenait que des photos de famille. Et non pas les 100.000 euros qu’un banquier russe lui accuse d’avoir réclamé. Et les grands argentiers de Francfort le soutiennent mordicus: ils ont, selon l’agence LETA, déposé devant la cour de justice de l’Union européenne (CJUE) un recours contre la suspension de leur collègue de son poste de gouverneur de la Banque centrale de Lettonie, décidée par les députés lettons.

A l’origine de cet imbroglio, un enjeu majeur pour la zone euro : les pratiques de blanchiment de certaines banques. En février dernier, l’administration américaine, par la voix du FinCen, réseau de lutte contre le crime financier, émettait une notice classant la banque  lettone ABLV au rang des spécialistes du blanchiment.

« Les dirigeants, les actionnaires et les employés d’ABLV ont institutionnalisé le blanchiment d’argent comme un pilier des pratiques de leur activité » assurait alors l’organisme, avant de cataloguer les motifs d’inquiétude sérieux, assurant que la banque aurait blanchi des activités d’armement de la Corée du Nord, contribué aux vols d’actifs dans les banques moldaves ou dissimulé des opérations de corruption en Ukraine.

De quoi faire rougir de honte les gouverneurs de la BCE, responsables de la supervision de la banque. Et provoquer une fuite des capitaux immédiate au sein de la banque.

En réaction, la BCE avait rapidement suspendu les paiements d’ABLV, gelant des avoirs russes principalement. Ce qui passe mal en Lettonie, tout comme la déclaration du gouverneur de la banque centrale lettone, qui avait déclaré qu’aucune institution, même pas la sienne, ne pouvait traiter avec ABLV » après les déclarations du FinCEn.

L’affaire du coffre-fort, dont la police affirme qu’elle n’a aucun lien avec ABLV, décrédibilise un peu plus la BCE aux yeux des lettons, qui n’y voient pas nécessairement une manipulation selon une source lettone.

Les actionnaires d’ABLV se battent aussi sur le front juridique. La justice luxembourgeoise leur a donné raison en interdisant, en mars, la liquidation de la filiale luxembourgeoise de la banque lettone. La justice européenne a également été saisie d’une plainte de leur part, affirmant que la BCE et le Mécanisme de résolution unique ont outrepassé leurs compétences sur ce dossier.

Embarras à Bruxelles

La Commission européenne, de son côté, a pris le temps d’examiner la situation avant de réagir : ce n’est que cette semaine, soit trois mois après la notice américaine, qu’elle a réagi à propos de l’enjeu du blanchiment. Trois commissaires ont ainsi écrit aux présidents des autorités de régulation de la finance, les invitant à un groupe de travail en commun sur le sujet.

Les accusations américaines sont d’autant plus gênantes que personne ne les conteste : une banque au sein de la zone euro aurait bien aidé la Corée du Nord à financer son programme d’armement, et aider des escrocs à piller les banques moldaves.

« C’est très embarrassant de dépendre des autorités américaines pour faire le boulot « de contrôler le blanchiment d’argent, avait déclaré Michèle Nouy, à la tête du conseil de supervision de la BCE, lors de son audition devant le Parlement européen, en avril.

Une situation qui découle de l’absence de compétence de la BCE sur l’application des régulations anti-blanchiment : les autorités des Etats-membres sont censées s’acquitter de cette tâche. « La détermination des violations de règles anti-blanchiment ne peut être faite par la BCE. C’est seulement lorsque ces violations ont été établies que la BCE peut suspendre une licence » avait précisé la représentante française.

La Commission interroge l’efficacité de la supervision

« Bon nombre de cas de blanchiment apparus récemment posent question sur l’efficacité de la supervision et l’application des règles anti-blanchiment, qui sont aux mains des autorités nationales » précise à Euractiv un porte-parole de la Commission européenne. L’exécutif européen a donc invité les autorités de supervision nationales, ainsi que les trois autorités de contrôle (bancaire, assurance et marché financiers) à un groupe de travail. Lequel devrait démarrer ses travaux « avant l’été » assure la Commission.

La Commission s’interroge aussi sur l’opportunité de mettre en place une autorité ad hoc contre le blanchiment. Pour Sven Giegold, eurodéputé vert, elle serait indispensable. « Dans une union bancaire nous avons besoin des compétences au niveau européen pour appliquer les règles anti-blanchiment. Il est inacceptables que la BCE dépende de décisions d’autorités anti-blanchiment en raison des risques de crimes financiers » précise le député.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *