Le sociologue Louis Chauvel révèle les inégalités d'accès des étudiants à une intégration rapide sur le marché du travail et dans la vie adulte.

Propos recueillis par Alice Raybaud Publiée aujourd'hui à 06h00.

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"La valeur théorique des diplômes est bonne, leur valeur pratique dans le monde du travail est extrêmement réduite", explique le sociologue Louis Chauvel. Caroline Pain / Le Monde

Pour le sociologue Louis Chauvel, professeur à l'Université du Luxembourg et auteur de l'essai La spirale du déclassement (Seuil, 2016), l’augmentation constante du nombre de diplômés ne permet pas une insertion satisfaisante des étudiants sur le marché du travail.

Comment interpréter les préoccupations des étudiants à la fin de leurs études, à la lumière de ce que vous observez aujourd'hui dans le monde du travail?

La plupart des étudiants s'inquiètent beaucoup de la fin de leurs études, ce qui est plutôt légitime quand on sait ce que le marché du travail leur réserve. Le diplôme n'a plus aucune valeur en soi, sauf pour une minorité d'étudiants dans les écoles de commerce ou les écoles d'ingénieurs. La raison en est que, ces dernières années, la croissance régulière du nombre de diplômés n’a pas été proportionnelle à celle des emplois disponibles sur le marché.

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Il y a trente ans, la bataille opposait ceux qui avaient réussi à valider leur bac + 5 et les autres. Dans le contexte actuel, où de plus en plus de jeunes sont de plus en plus archidiplomés, même un diplôme de maîtrise n’offre plus la certitude d’une entrée facile sur le marché du travail.

Qu'est-ce qui rend l'intégration des jeunes diplômés si difficile?

Seule une minorité d'institutions, y compris les facultés de médecine, organise fortement le placement de leurs jeunes sur le marché du travail. Compte tenu du nombre de candidats – que la plupart des secteurs ne disposent pas du flux nécessaire pour y accéder -, l'accès à un stage professionnel ne découle plus naturellement du succès de ses études. Cela rend encore plus difficile de se positionner plus tard dans le monde du travail. Avec des études de plus en plus longues, à mesure que les attentes des étudiants augmentent, la connaissance de l'environnement professionnel s'est considérablement réduite. Dans ce contexte, les risques de déception lorsque le marché rend son verdict sont souvent brutaux.

En France, 43% des jeunes diplômés âgés de 25 à 29 ans estiment avoir des difficultés "à joindre les deux bouts", selon les chiffres d'Eurostat, contre seulement 10% en Allemagne. La brutalité vient aussi, une fois dans la vie active, de cette confrontation à un niveau de vie inférieur aux attentes …

Oui, dès que les parents cessent d’aider leurs jeunes à améliorer leur niveau de vie, des difficultés se présentent. Le contexte actuel se caractérise par une forte croissance du nombre de diplômés par rapport aux postes qualifiés disponibles, un coût de la vie élevé dans les zones urbaines où les jeunes diplômés tentent de trouver un emploi à leur niveau et, bien entendu, à des coûts prohibitifs. logement. Dans ce contexte, les jeunes français diplômés ont du mal à payer les dépenses habituelles.

le "Reste à vivre" ne leur permet plus d'assumer les dépenses plus élaborées considérées comme normales dans les classes moyennes (sorties, spectacles, vacances, etc.). Si le diplôme contribue généralement à sortir de la pauvreté, la faible valeur relative des jeunes diplômés pourrait avoir des conséquences dramatiques sur le pessimisme français. Les efforts déployés par les parents pour offrir à leurs enfants de meilleurs diplômes ne permettent pas d’échapper à un déclassement socio-économique.

Comment mieux préparer les étudiants à cette transition vers le monde professionnel?

La valeur théorique des diplômes est bonne, leur valeur pratique dans le monde du travail est extrêmement réduite: c’est ce sur quoi l’enseignement supérieur français doit travailler. C’est une voie empruntée depuis longtemps par les grandes écoles, notamment par le maintien d’un lien étroit avec leurs réseaux d’anciens. Dans les secteurs plus précaires et universitaires, ces réseaux, très coûteux, sont beaucoup moins étendus et ne remplissent pas la mission essentielle du placement des étudiants.

Ils choisissent parfois d’aller au Québec, au Royaume-Uni ou en Allemagne pour suivre une deuxième maîtrise, dans des institutions qui entretiennent des liens très forts avec le marché du travail, mais qui restent particulièrement onéreuses. Ce sont donc les étudiants les mieux équipés pour leur réussite scolaire et pour le soutien de leur famille qui échappent à l’absence de transition en France.

Une citation de Sigmund Freud résume très bien, à mon avis, la situation française: "L’éducation pèche en ne préparant pas le jeune à l’agressivité avec laquelle il est destiné à être l’objet. (…) [Elle] Ne vous comportez pas différemment que si les gens portaient des vêtements d'été et des cartes des lacs italiens lors d'une expédition polaire. " Il est urgent de fournir de nouveaux équipements aux étudiants français afin qu'ils puissent aborder plus sereinement cette expédition qui consiste à entrer sur le marché du travail.

Alice Raybaud